Le Mémorial du petit jour

A la campagne, le silence est si peuplé qu'il est difficile de s'endormir. Il donne beaucoup trop d'autorité à la pensée en supprimant des parasites agréables qui laissent la place à d'autres que l'âge rend plus sévères. Il faut lutter pour dormir, discipliner quelques souvenirs.

Et c'est un combat mélancolique et irritant, un combat pittoresque. Le titre que j'ai adopté pour ce livre n'est peut-être qu'un témoignage strictement personnel de cette lutte : il correspond parfaitement à ma pensée ; car c'est toujours dans les premières lumières de l'aube que les apparences humaines, qui me sont familières et qui contribuèrent à ma défense, acceptent mes rendez-vous. Tous ceux qui sont conviés à ces réunions sont, sinon pardonnés, du moins absous. Les hommes du petit jour sont égaux devant la loi du souvenir qui sauve ce qui est en eux de meilleur, c'est-à-dire le moment très bref et très fragile où ils entrèrent dans l'aventure poétique et dans l'indépendance que les premiers rayons du soleil effacent. Il est bien entendu que tout ce qui précède et tout ce qui suit est adressé en hommage à Jean Cocteau : c'est un témoignage d'amitié d'autant plus sincère que je ne le vois pas souvent.
C'est un grand regret.

Pierre Mac Orlan
(1954.)